samedi 11 octobre 2014

L'Automne

Les Méditations poétiques sont l'une des premières manifestations du romantisme en France. Le recueil de Lamartine devait remporter un énorme succès: il faut dire que sur une versification des plus classiques, le poète cultivait des thèmes et une tonalité nouvelles. Le lyrisme éclipsé depuis près d'un siècle et demi faisait sa réapparition: la plainte le drame existentiel déclinés sous la forme d'alexandrins majestueux faisaient l'effet d'une innovation qui allait enchanter la génération de Victor Hugo. "Je suis d'un pas rêveur le sentier solitaire": on admirera l'hypallage, admirablement mise au service de l'expansion lyrique.


Salut ! bois couronnés d'un reste de verdure !
Feuillages jaunissants sur les gazons épars ! 
Salut, derniers beaux jours ! le deuil de la nature
Convient à la douleur et plaît à mes regards !

Je suis d'un pas rêveur le sentier solitaire,
J'aime à revoir encor, pour la dernière fois,
Ce soleil pâlissant, dont la faible lumière
Perce à peine à mes pieds l'obscurité des bois !

Oui, dans ces jours d'automne où la nature expire,
À ses regards voilés, je trouve plus d'attraits,
C'est l'adieu d'un ami, c'est le dernier sourire
Des lèvres que la mort va fermer pour jamais !

Ainsi, prêt à quitter l'horizon de la vie,
Pleurant de mes longs jours l'espoir évanoui,
Je me retourne encore, et d'un regard d'envie
Je contemple ses biens dont je n'ai pas joui !

Terre, soleil, vallons, belle et douce nature,
Je vous dois une larme aux bords de mon tombeau;
L'air est si parfumé ! la lumière est si pure !
Aux regards d'un mourant le soleil est si beau !

Je voudrais maintenant vider jusqu'à la lie
Ce calice mêlé de nectar et de fiel !
Au fond de cette coupe où je buvais la vie,
Peut-être restait-il une goutte de miel ?

Peut-être l'avenir me gardait-il encore
Un retour de bonheur dont l'espoir est perdu ?
Peut-être dans la foule, une âme que j'ignore
Aurait compris mon âme, et m'aurait répondu ?...

La fleur tombe en livrant ses parfums au zéphire;
À la vie, au soleil, ce sont là ses adieux; 
Moi, je meurs; et mon âme, au moment qu'elle expire,
S'exhale comme un son triste et mélodieux.

Lamartine, Méditations poétiques, 1820.

Ill. Van Gogh, Paysage d'automne crépusculaire, 1885

vendredi 10 octobre 2014

Vieux piano

Emile Nelligan, le grand poète québécois de la fin du XIXe, est par trop ignoré en France. Sa poésie est pourtant impressionnante de maîtrise, de musicalité. A l'image de notre Rimbaud, il a écrit toute son oeuvre à vingt ans avant d'être interné pour des raisons qui peuvent sembler douteuses. Avec ce sonnet quasiment régulier (les rimes du deuxième quatrains sont croisées, comme pour créer un effet de discordance conforme au propos), Nelligan rend hommage aux poètes romantiques et symbolistes qu'ils affectionnent tout en rendant l'idée de son impuissance par une belle image de réification : le moi est piano, vieil instrument désaccordé.

L'âme ne frémit plus chez ce vieil instrument ;
Son couvercle baissé lui donne un aspect sombre ;
Relégué du salon, il sommeille dans l'ombre
Ce misanthrope aigri de son isolement.

Je me souviens encor des nocturnes sans nombre
Que me jouait ma mère, et je songe, en pleurant,
À ces soirs d'autrefois - passés dans la pénombre,
Quand Liszt se disait triste et Beethoven mourant.

Ô vieux piano d'ébène, image de ma vie,
Comme toi du bonheur ma pauvre âme est ravie,
Il te manque une artiste, il me faut L'Idéal ;

Et pourtant là tu dors, ma seule joie au monde,
Qui donc fera renaître, ô détresse profonde,
De ton clavier funèbre un concert triomphal ?

Nelligan, Poésies complètes, (1903), Table ronde, 1998.

Ill. : Theodore Clement Steel (1847-1926), Daisy at the piano

lundi 6 octobre 2014

L'étranger

Cet étrange dialogue ouvre le Spleen de Paris, Baudelaire l'eût-il conservé à cette place s'il avait procédé à l'édition définitive de son texte? Le matérialiste et l'idéaliste tentent un impossible dialogue, ou l'adulte et l'enfant ou encore deux tendances de la personnalité du poète. C'est la place des nuages qui m'intrigue ici: métonymie du Ciel, substitution prudente à un Dieu problématique?


 "Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
- Tes amis?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages"

 Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris,1866. 

Ill. :  Pastel d'E. Boudin (1824-1898)

mardi 23 septembre 2014

Ronde

Alain-Fournier est mort il y a tout juste cent ans, il n'avait que vingt-sept ans. On le connait évidemment pour le Grand Meaulnes un roman nervalien, au moins dans sa première partie. Jacques Rivière qui fut son ami devait éditer, quelques années après sa mort publier un recueil de proses et de vers mêlés sous le titre de Miracles. Le poème qui suit nous fait lui aussi irréstiblement penser à Nerval et le vers qui affirme "Mon âme est la fillette blonde" nous donne sans doute la clé de cette parenté jungienne, fondée sur le souffle de l'anima.

Le soir est doux, la ronde est folle,
Donnez vos mains, ô mes frivoles,
Allons danser sous les tilleuls!...

Nos coeurs et vos jupes s'envolent;
Le soir est bleu, mon âme folle;
Allons tourner sous les tilleuls!...

X

... On tournera jusqu'au froid
Avec la belle que voilà"...

X

La fillette entre dans la ronde;
La place est brune, la ronde est blonde
Et le soir chante au pas des portes...

Mon âme est la fillette blonde;
Nous n'irons pas courir le monde!
Restons danser au pas des portes!...

X

... On a dansé jusqu'au froid
Avec la belle que voilà"...

Encore un tour avant la nuit -
Un tour, avant d'avoir grandi, -
Un tour, et nous irons dormir! -

Au dernier - sous les marronniers -
Au denier tour, on a tourné..
.. on a tourné jusqu'à mourir!

X

... on a tourné jusqu'à mourir ...

Alain-Fournier, Miracles (1924), rééd. augmentée, 1986.

Ill. Louis Janmot, Rayons de soleil.


lundi 22 septembre 2014

La cueillette des pommes de terre

En France on qualifierait DesRochers de poète parnassiens. Il leur emprunte une tonalité volontiers épique, le goût des vers cadencés, des formes fixes et des images majestueuses. Mais il met son inspiration au service du quotidien, évoquant bûcherons, paysans et travailleurs journaliers. Taxé de régionalisme, anachronique alors que triomphe le surréalisme, l'oeuvre de DesRochers manifeste une force peu commune et mérite d'être mieux connue.

Le soir et sa fraîcheur envahissent la plaine,
Et l’automne prodigue éparpille son or
Sur le bois, sur le sol, sur le ciel. Le décor
Étale une splendeur féerique, surhumaine.

Rompus par leur travail pénible, à bout d’Haleine,
Les paysans, sentant fléchir leur torse fort,
S’en reviennent des champs dans l’ombre de l’Orford,
Et la sueur raidit leur chemise de laine.

Ils avancent d’un pas machinal et ployé,
Abrutis par le jour qu’ils durent employer
A cueillir des navets et des pommes de terre ;

 Le cuir de leur visage ou leurs sourcils arqués
Abritent d’un poil rude et jaune la paupière,
Est ridé comme l’eau des remous près des quais.

Alfred DesRochers, A l’ombre de l’Orford, (1929), Bibliothèque québécoise, 1997

Sur DesRochers :
http://www.usherbrooke.ca/liaison_vol29-37/vol36/04/liens/gigue.htm

Ill. J.W. Booth (1867-1953), La Récolte des pommes de terre.

vendredi 19 septembre 2014

Table de sagesse de V. Ségalen

Avec les Stèles Ségalen, comme dans presque toute son oeuvre, redéfinit l'exotisme, il ne s'agit plus de donner une image colorée et pittoresque de pays qui restent à jamais étrangers - et de ce fait étranges. Il s'agit au contraire de pénétrer l'âme de ces pays , d'en saisir la langue, la culture et d'en manifester si possible l'essence. Les Stèles, ces pierres dressées à la mémoire de..., sont la mémoire de la Chine, des paroles de pierre qui rappellent la permanence du passé.

Pierre cachée dans les broussailles, mangée de limon, profanée de fientes, assaillie par les vers et les mouches, inconnue de ceux qui vont vite, méprisée de qui s'arrête là,
Pierre élevée à l'honneur de ce Modèle des Sages, que le Prince fit chercher partout sur la foi d'un rêve, mais qu'on ne découvrit nulle part
Sauf en ce lieu, séjour des malfaisants : (fils oublieux, sujets rebelles, insulteurs à toute vertu)
Parmi lesquels il habitait modestement afin de mieux cacher la sienne.


Victor Ségalen, Stèles, 1912.
Ill. : Shitao, Paysage d'hiver.

mardi 16 septembre 2014

Sonnet VIII de Louise Labé


L'antithèse est la figure de prédilection des pétrarquistes, elle permet de mettre en avant les errances, inconséquences et incohérences de l'état amoureux. Dans ce sonnet, Louise Labé a inversé le schéma des rimes dans les tercets (cdcdee) ce qui lui permet d'achever sur une rime antisémantique d'autant plus signifiante qu'elle permet de clore le poème sur le mot "malheur".


Je vis, je meurs : je me brûle et me noie.
J'ai chaud extrême en endurant froidure
La vie(1) m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entremêlés de joie

Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief (2) tourment j'endure
Mon bien s'en va, et à jamais il dure
Tout en un coup je seiche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène
Et quand je pense avoir plus de douleur, (3)
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désire heur,
Il me remet en mon premier malheur.

Louise Labé, Oeuvres, 1555.
(1) Vie compte pour deux syllabes.
(2) Grief : lourd, pesant. Prend aussi le sens actuel de "grave".
(3) La structure grammaticale est signifiante, le "je" devient objet ("me")
(4) Heur : Sort, destin mais aussi prospérité, succès.

Ill. Sakountaleade Camille Claudel (Mus. Rodin)