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vendredi 13 août 2021

Anywhere out of the world (Baudelaire)

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre. 
Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme. 
« Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! » 
Mon âme ne répond pas. 
« Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante(1)  ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l’image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons ? » 
Mon âme reste muette. 
« Batavia (2)  te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale. » 
Pas un mot. — Mon âme serait-elle morte ? 
« En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. — Je tiens notre affaire, pauvre âme ! Nous ferons nos malles pour Tornéo(3) . Allons plus loin encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c’est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d’un feu d’artifice de l’Enfer ! » 
Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : « N’importe où ! n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! » 

Baudelaire, Petits Poèmes en proses, posth., 1869.


(1) Béatifiant : qui procure un bonheur absolu. 
(2) Batavia : Ancien nom de Djakarta, capitale indonésienne, qui était à l’époque coloniale, la capitale des Indes néerlandaises. 
(3) Tornéo : Ville de Finlande, sur les bords de la Baltique.

L'étranger (Baudelaire)


 "Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
- Tes amis?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages"

 Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris,1866. 

Ill. :  Pastel d'E. Boudin (1824-1898)

La Mort des amants (Baudelaire)

Abbott Handerson Thayer, L'Ange, 1887

Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères, 
Des divans profonds comme des tombeaux, 
Et d’étranges fleurs sur des étagères, 
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux. 

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières, 
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux, 
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux. 

Un soir plein de rose et de bleu mystique, 
Nous échangerons un éclair unique, 
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ; 

Et bientôt un Ange entr’ouvrant les portes, 
Viendra ranimer, fidèle et joyeux, 
Les miroirs ternis et les flammes mortes. 

Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857.


Les Métamorphoses du vampire (Baudelaire)

Franz Von Stück, Salomé, 1906 (détail).

La femme cependant de sa bouche de fraise, 
En se tordant ainsi qu’un serpent sur la braise, 
Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc , 
Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc : 
— « Moi, j’ai la lèvre humide, et je sais la science 
De perdre au fond d’un lit l’antique conscience. 
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants 
Et fais rire les vieux du rire des enfants. 
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles, 
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles ! 
Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés, 
Lorsque j’étouffe un homme en mes bras veloutés, 
Ou lorsque j’abandonne aux morsures mon buste, 
Timide et libertine, et fragile et robuste, 
Que sur ces matelas qui se pâment d’émoi 
Les Anges impuissants se damneraient pour moi ! » 

 Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle, 
Et que languissamment je me tournai vers elle 
Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus 
Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus ! 
Je fermai les deux yeux dans ma froide épouvante, 
Et, quand je les rouvris à la clarté vivante, 
À mes côtés, au lieu du mannequin puissant 
Qui semblait avoir fait provision de sang, 
Tremblaient confusément des débris de squelette, 
Qui d’eux-mêmes rendaient le cri d’une girouette 
Ou d’une enseigne, au bout d’une tringle de fer, 
Que balance le vent pendant les nuits d’hiver. 

Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857.

Spleen (Baudelaire)

Jan Matejko, Stanczyk, 1862.

Je suis comme le roi d’un pays pluvieux, 
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très-vieux, 
Qui de ses précepteurs méprisant les courbettes, 
S’ennuie avec ses chiens comme avec d’autres bêtes. 
Rien ne peut l’égayer, ni gibier, ni faucon, 
Ni son peuple mourant en face du balcon. 
Du bouffon favori la grotesque ballade 
Ne distrait plus le front de ce cruel malade ; 
Son lit fleurdelisé (1)  se transforme en tombeau, 
Et les dames d’atour (2) , pour qui tout prince est beau, 
Ne savent plus trouver d’impudique toilette 
Pour tirer un souris (3) de ce jeune squelette. 
Le savant qui lui fait de l’or n’a jamais pu 
De son être extirper l’élément corrompu, 
Et dans ces bains de sang qui des 
Romains nous viennent, 
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent, 
Il n’a pas réchauffé ce cadavre hébété 
Où coule au lieu de sang l’eau verte du Léthé(4). 

Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857.

Fleurdelisé : décoré de fleurs de lys. 
Dame d’atour : Dame chargé de l’entretien des tenues d’une reine ou d’une princesse. 
Souris : forme ancienne du mot sourire. 
Léthé : l’un des fleuves des Enfers dans la mythologie grecque, il dispense l’oubli.

L'Invitation au voyage (Baudelaire)

   
Jan Claesz, "Port au soleil couchant", 1790.

 Mon enfant, ma sœur, 
     Songe à la douceur 
D’aller là-bas vivre ensemble ; 
     — Aimer à loisir, 
     Aimer et mourir 
Au pays qui te ressemble ! 
     Les soleils mouillés 
     De ces ciels brouillés 
Pour mon esprit ont les charmes 
     Si mystérieux 
     De tes traîtres yeux, 
Brillant à travers leurs larmes. 

Là, tout n’est qu’ordre et beauté, 
Luxe, calme et volupté. 

     Des meubles luisants, 
     Polis par les ans, 
Décoreraient notre chambre ; 
     Les plus rares fleurs 
     Mêlant leurs odeurs 
Aux vagues senteurs de l’ambre, 
     Les riches plafonds, 
     Les miroirs profonds, 
La splendeur orientale, 
     Tout y parlerait 
     À l’âme en secret 
Sa douce langue natale. 

Là, tout n’est qu’ordre et beauté, 
Luxe, calme et volupté. 

     Vois sur ces canaux 
     Dormir ces vaisseaux 
Dont l’humeur est vagabonde ; 
     C’est pour assouvir 
     Ton moindre désir 
Qu’ils viennent du bout du monde. 
     — Les soleils couchants 
     Revêtent les champs, 
Les canaux, la ville entière, 
     D’hyacinthe et d’or ; — 
     Le monde s’endort 
Dans une chaude lumière. 

Là, tout n’est qu’ordre et beauté, 
Luxe, calme et volupté. 

Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857.

jeudi 12 août 2021

Parfum exotique (Baudelaire)


Camille Pissarro, Crique avec palmiers, 1856,


Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d’automne, 
Je respire l’odeur de ton sein chaleureux, 
Je vois se dérouler des rivages heureux 
Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone : 

Une île paresseuse où la nature donne 
Des arbres singuliers et des fruits savoureux ; 
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux, 
Et des femmes dont l’œil par sa franchise étonne. 

 Guidé par ton odeur vers de charmants climats, 
Je vois un port rempli de voiles et de mâts 
Encor tout fatigués par la vague marine, 

 Pendant que le parfum des verts tamariniers , 
Qui circule dans l’air et m’enfle la narine, 
Se mêle dans mon âme au chant des mariniers . 

Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857.