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vendredi 20 août 2021

Table de sagesse (Segalen)



Pierre cachée dans les broussailles, mangée de limon, profanée de fientes, assaillie par les vers et les mouches, inconnue de ceux qui vont vite, méprisée de qui s'arrête là,
Pierre élevée à l'honneur de ce Modèle des Sages, que le Prince fit chercher partout sur la foi d'un rêve, mais qu'on ne découvrit nulle part
Sauf en ce lieu, séjour des malfaisants : (fils oublieux, sujets rebelles, insulteurs à toute vertu)
Parmi lesquels il habitait modestement afin de mieux cacher la sienne.


Victor Ségalen, Stèles, 1912.
Ill. : Shitao, Paysage d'hiver.

Roses dans la nuit (Pierre Louÿs)

Louis-Emile Adam, Elégantes au repos.

Dès que la nuit monte au ciel, le monde est à nous, et aux dieux. Nous allons des champs à la source, des bois obscurs aux clairières, où nous mènent nos pieds nus.
Les petites étoiles brillent assez pour les petites ombres que nous sommes. Quelquefois, sous les branches basses, nous trouvons des biches endormies. 
Mais plus charmant la nuit que toute autre chose, il est un lieu connu de nous seuls et qui nous attire à travers la forêt : un buisson de roses mystérieuses. 
Car rien n’est divin sur la terre à l’égal du parfum des roses dans la nuit. Comment se fait-il qu’au temps où j’étais seule je ne m’en sentais pas enivrée ? 

Pierre Louys, Chansons de Bilitis (1), 1894. 


(1) Dans Les Chansons de Bilitis, Pierre Louys imagine les pensées et rêverie d’une jeune femme, amante de Sappho. L’auteur prétendit que ces « Chansons » étaient de véritables textes grecs qu’il avait retrouvés et traduit, il fut cru de tout le monde, spécialistes compris. Il ne devait lever le voile sur cette supercherie que des années plus tard.

vendredi 13 août 2021

Une saison en enfer (Rimbaud)

Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s’ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient. 
Un soir, j’ai assis la Beauté sur mes genoux. — Et je l’ai trouvée amère. — Et je l’ai injuriée. 
Je me suis armé contre la justice. Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c’est à vous que mon trésor a été confié ! 
Je parvins à faire s’évanouir dans mon esprit toute l’espérance humaine. 
Sur toute joie pour l’étrangler j’ai fait le bond sourd de la bête féroce. ...

Rimbaud, Une saison en enfer, 1876.

Aube (Rimbaud)

Chagall, Jeune fille en marche, 1917.

J’ai embrassé l’aube d’été. 
Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit. 
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom. 
Je ris au wasserfall qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse. 
Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. À la grand’ville, elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et, courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais. 
En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois. Au réveil, il était midi. 

Rimbaud, Illuminations, posth., 1886.

Anywhere out of the world (Baudelaire)

Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre. 
Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme. 
« Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! » 
Mon âme ne répond pas. 
« Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante(1)  ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l’image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons ? » 
Mon âme reste muette. 
« Batavia (2)  te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale. » 
Pas un mot. — Mon âme serait-elle morte ? 
« En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. — Je tiens notre affaire, pauvre âme ! Nous ferons nos malles pour Tornéo(3) . Allons plus loin encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c’est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d’un feu d’artifice de l’Enfer ! » 
Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : « N’importe où ! n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! » 

Baudelaire, Petits Poèmes en proses, posth., 1869.


(1) Béatifiant : qui procure un bonheur absolu. 
(2) Batavia : Ancien nom de Djakarta, capitale indonésienne, qui était à l’époque coloniale, la capitale des Indes néerlandaises. 
(3) Tornéo : Ville de Finlande, sur les bords de la Baltique.

L'étranger (Baudelaire)


 "Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis ? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?
- Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.
- Tes amis?
- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.
- Ta patrie?
- J'ignore sous quelle latitude elle est située.
- La beauté?
- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle.
- L'or?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.
- Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... là-bas... les merveilleux nuages"

 Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris,1866. 

Ill. :  Pastel d'E. Boudin (1824-1898)

dimanche 6 octobre 2019

Ondine (Aloysius Bertrand)

Waterhouse, Une Naïade, 1893.
« Ecoute ! – Ecoute ! – C'est moi, c'est Ondine (1) qui frôle de ces gouttes d'eau les losanges sonores de ta fenêtre illuminée par les mornes rayons de la lune ; et voici en robe de moire, la dame châtelaine qui contemple à son balcon la belle nuit étoilée et le beau lac endormi. 

Chaque flot est un ondin (2) qui nage dans le courant est un sentier qui serpente vers mon palais, et mon palais est bâti fluide, au fond du lac, dans le triangle du feu, de la terre et de l'air. 

Ecoute ! Ecoute !– Mon père bat l'eau coassante d'une branche d'aulne verte, et mes sœurs caressent de leurs bras d'écume les fraîches îles d'herbes, de nénuphars et de glaïeuls, ou se moquent du saule caduc et barbu qui pêche à la ligne ! » 

Sa chanson murmurée, elle me supplia de recevoir son anneau à mon doigt pour être l'époux d'une ondine , et de visiter avec elle son palais pour être le roi des lacs. 

Et comme je lui répondais que j'aimais une mortelle, boudeuse et dépitée, elle pleura quelques larmes, poussa un éclat de rire, et s'évanouit en giboulées qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux bleus. 

Aloysius Bertrand, Gaspard de la nuit, 1842. 

(1) Ondine : Héroïne d’une légende germanique. Fée des eaux, elle tombe amoureuse d’un chevalier qui mourra pour l’avoir trahie. 
(2) ondine : employés comme noms propres, ondines et ondins sont des divinités des eaux.

Un Rêve (Aloysius Bertrand)

Louis Janmot, Le Cauchemar, 1855.



J’ai rêvé tant et plus, mais je n’y entends note.
Pantagruel, livre III.


Il était nuit. Ce furent d'abord, - ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, - une abbaye aux murailles lézardées par la lune, - une forêt percée de sentiers tortueux, - et le Morimont (*) grouillant de capes et de chapeaux.

Ce furent ensuite, - ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, - le glas funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, - des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque fleur le long d'une ramée, - et les prières bourdonnantes des pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.

Ce furent enfin, - ainsi s'acheva le rêve, ainsi je raconte, - un moine qui expirait couché dans la cendre des agonisants, - une jeune fille qui se débattait pendue aux branches d'un chêne, - et moi que le bourreau liait échevelé sur les rayons de la roue.

Dom Augustin, le prieur défunt, aura, en habit de cordelier, les honneurs de la chapelle ardente; et Marguerite, que son amant a tuée, sera ensevelie dans sa blanche robe d'innocence, entre quatre cierges de cire.

Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés et rapides, - et je poursuivais d'autres songes vers le réveil.
Aloysius Bertrand, Gaspard de la nuit, 1842

* C'est à Dijon, de temps immémorial la place aux exécutions.