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samedi 21 août 2021

Je n’aurais pas été moi-même (de Noailles)

Philip A. de László, Anna de Noailles, 1913.


Je n’aurais pas été moi-même 
Sans chacun de vous !  Clairs esprits 
A qui j’ai tout offert, tout pris, 
Immortellement je vous aime! 

Les jours, longuement assemblés, 
Me conduisent vers vos espaces ; 
Je songe tendrement qu’on passe 
Et que je vais vous ressembler ! 

Déjà un sombre amour pudique 
M’unit à ces âmes sans corps. 
– J’étais une vivante unique, 
Je suis à présent tant de morts ! 

 Anna de Noailles, L’Honneur de souffrir, 1926

J’écris pour que le jour où je ne serai plus… (de Noailles)

J’écris pour que le jour où je ne serai plus 
On sache comme l’air et le plaisir m’ont plu, 
Et que mon livre porte à la foule future 
Comme j’aimais la vie et l’heureuse Nature. 

Attentive aux travaux des champs et des maisons, 
J’ai marqué chaque jour la forme des saisons, 
Parce que l’eau, la terre et la montante flamme 
En nul endroit ne sont si belles qu’en mon âme ! 

J’ai dit ce que j’ai vu et ce que j’ai senti, 
D’un cœur pour qui le vrai ne fut point trop hardi, 
Et j’ai eu cette ardeur, par l’amour intimée, 
Pour être, après la mort, parfois encore aimée, 

Et qu’un jeune homme, alors, lisant ce que j’écris, 
Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris, 
Ayant tout oublié des épouses réelles, 
M’accueille dans son âme et me préfère à elles… 

 Anna de Noailles, L’Ombre des jours, 1902.

Il fera longtemps clair ce soir (de Noailles)

Arthur Streeton, Le ruisseau, 1890.

Il fera longtemps clair ce soir, les jours allongent, 
La rumeur du jour vif se disperse et s’enfuit, 
Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit, 
Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent… 

Les marronniers, sur l’air plein d’or et de lourdeur, 
Répandent leurs parfums et semblent les étendre ; 
On n’ose pas marcher ni remuer l’air tendre 
De peur de déranger le sommeil des odeurs. 

De lointains roulements arrivent de la ville… 
La poussière, qu’un peu de brise soulevait, 
Quittant l’arbre mouvant et las qu’elle revêt, 
Redescend doucement sur les chemins tranquilles. 

Nous avons tous les jours l’habitude de voir 
Cette route si simple et si souvent suivie, 
Et pourtant quelque chose est changé dans la vie, 
Nous n’aurons plus jamais notre âme de ce soir… 

Anna de Noailles, Le Cœur innombrable, 1901.

L'Empreinte (Anna de Noailles)

Portrait d'A.
de Noailles,

Kees
Van Dongen

Je m'appuierai si bien et si fort à la vie,
D'une si rude étreinte et d'un tel serrement
Qu'avant que la douceur du jour me soit ravie
Elle s'échauffera de mon enlacement.

La mer, abondamment sur le monde étalée,
Gardera dans la route errante de son eau
Le goût de ma douleur qui est âcre et salée
Et sur les jours mouvants roule comme un bateau.

Je laisserai de moi dans le pli des collines
La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir
Et la cigale assise aux branches de l'épine
Fera crier le cri strident de mon désir.

Dans les champs printaniers la verdure nouvelle
Et le gazon touffu sur les bords des fossés
Sentiront palpiter et fuir comme des ailes
Les ombres de mes mains qui les ont tant pressés.

La nature qui fut ma joie et mon domaine
Respirera dans l'air ma persistante odeur
Et sur l'abattement de la tristesse humaine
Je laisserai la forme unique de mon cœur.

Anna de Noailles, Le Coeur innombrable, 1901.


mercredi 16 octobre 2019

The starry night shall tidings bring (Emily Brontë)

Julius Von Leypold, Le Voyageur dans la tempête, 1835.
The starry night shall tidings bring°: 
Go out upon the breezy moor, 
Watch for a bird with sable wing, 
And beak and talons dropping gore. 

Look not around, look not beneath, 
But mutely trace its airy way°; 
Mark where it lights upon the heath, 
Then wanderer kneel down and pray. 

What fortune may await thee there 
I will not and I dare not tell, 
But Heaven is moved by fervent prayer 
And God is mercy - fare thee well°! 

La nuit étoilée est porteuse de nouvelles ;
Sors sur la lande et cherche au vent,
Un oiseau noir, à l’aile funèbre
Aux bec et serres rougis de sang.

Ferme ton regard à l’entour,
Et, silencieux, suis son parcours dans les airs ;
Ne retiens, sur la bruyère, que son tracé de lumière,
Et puis, voyageur, agenouille-toi et prie.

Quel sort, là-bas, peut bien t’attendre,
Je ne veux, je n’ose le dire, mais
Les ferventes prières touchent le ciel,
Et Dieu est merci - qu’il te protège !

Emily Brontë, The Complete Poems, posth., 1910.

Le vieux stoïque (Emily Brontë)

Emily Brontë
Je n’ai que peu d’estime pour les richesses
Et par dérision, je ris de l’amour
L’Ambition de la gloire n’aura été qu’un rêve
Qui s’évanouit avec le jour –

Si je prie – la seule prière
Que profèrent à mon intention mes lèvres
Est – « Laisse dès maintenant le cœur
Que je porte et procure moi la liberté. »

Oui mes jours éphémères touchent à leur but
Tout ce que j’implore, c’est à travers la vie,
 La mort, une âme délivrée de ses chaînes
 Et le courage d’endurer.

 Emily Brontë, Poems by Currer, Ellis & Acton Bell, 1846.

jeudi 15 août 2019

Elégie (Marceline Desbordes-Valmore)

Michel-Martin Drolling, Portrait de Marceline
Desbordes-Valmore, 1808.
J’étais à toi peut-être avant de t’avoir vu.
Ma vie, en se formant, fut promise à la tienne ;
Ton nom m’en avertit par un trouble imprévu,
Ton âme s’y cachait pour éveiller la mienne.
Je l’entendis un jour, et je perdis la voix ;
Je l’écoutai longtemps, j’oubliai de répondre.
Mon être avec le tien venait de se confondre ;
Je crus qu’on m’appelait pour la première fois.
Savais-tu ce prodige ? Eh bien, sans te connaître,
J’ai deviné par lui mon amant et mon maître,
Et je le reconnus dans tes premiers accents,
Quand tu vins éclairer mes beaux jours languissants.
Ta voix me fit pâlir, et mes yeux se baissèrent ;
Dans un regard muet nos âmes s’embrassèrent ;
Au fond de ce regard ton nom se révéla,
Et sans le demander j’avais dit : Le voilà !
Dès lors il ressaisit mon oreille étonnée ;
Elle y devint soumise, elle y fut enchaînée.
J’exprimais par lui seul mes plus doux sentiments ;
Je l’unissais au mien pour signer mes serments.
Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes,
                   Et je versais des larmes :
D’un éloge enchanteur toujours environné,
À mes yeux éblouis il s’offrait couronné.
Je l’écrivais... bientôt je n’osai plus l’écrire,
Et mon timide amour le changeait en sourire.
Il me cherchait la nuit, il berçait mon sommeil ;
Il résonnait encore autour de mon réveil ;
Il errait dans mon souffle, et, lorsque je soupire,
C’est lui qui me caresse et que mon cœur respire.
Nom chéri ! nom charmant ! oracle de mon sort !
Hélas ! que tu me plais, que ta grâce me touche !
Tu m’annonças la vie, et, mêlé dans la mort,
Comme un dernier baiser tu fermeras ma bouche.

 Marceline Desbordes Valmore, Poésies, 1830.

dimanche 9 juin 2019

Il me paraît l'égal des dieux... (Sappho)

Sappho (détail), Gharles-Auguste Mengin, 1877.

Les poèmes de Louise Labé font écho aux fragments de Sappho dont la poétesse lyonnaise connaissait très probablement l'existence grâce au cercle de Maurice Scève et de ses amis.

Il me paraît égal aux dieux, l’homme qui, assis en face de toi écoute ta douce voix et ton rire charmeur qui affole mon cœur. 
Moi, à ta vue, je reste sans voix, ma langue se brise, la fièvre me brûle, mes yeux se brouillent, mes oreilles bourdonnent, je sue,  je frissonne, je verdis, je crois mourir
Sappho, Le Désir, trad. de F. Vervier, Mille et une nuits, 1993.
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vendredi 9 novembre 2018

La nuit était pour moi si très-obscure (Pernette du Guillet)

Pacchiarotti (1474-1540), "Jeune femme écrivant
dans un psautier".


La nuit était pour moi si (1) très-obscure
Que Terre et Ciel elle m'obscurcissait,
Tant qu'à Midi de discerner figure
N'avais pouvoir – qui (2) fort me marrissait (3),
Mais quand je vis que l'aube apparaissait
En couleurs mille (4) et diverse, et sereine
Je me trouvai de liesse si pleine
Voyant déjà la clarté à la ronde
Que commençai louer à voix hautaine (5)
Celui qui fit pour moi ce Jour au Monde.

 Pernette du Guillet, Rymes, 1545.

1. Si : adverbe d’intensité, marquant le plus haut degrè, fait redondance avec « très ». 
2. Qui : ce qui. 
3. Me marissait : me désolait, m’affligeait 
4. Mille : adjectif qui renvoie à l’idée de très grand nombre. 
5. A voix hautaine : à haute voix.

samedi 3 novembre 2018

Ne reprenez, Dames... (Louise Labé)

Louise Labé, vitrail de
Lucien Bégule, 1899.

Ne reprenez (1), Dames, si j'ai aimé :
Si j'ai senti mile torches ardentes,
Mille travaux (2), mille douleurs mordantes :
Si en pleurant, j'ai mon temps consumé,

Las, que mon nom n'en soit par vous blâmé.
Si j'ai failli, les peines sont présentes,
N'aigrissez point leurs pointes violentes :
Mais estimez qu'Amour, à point nommé,

Sans votre ardeur d'un Vulcain excuser(3),
Sans la beauté d'Adonis accuser (4),
Pourra, s'il veut, plus vous rendre amoureuses :

En ayant moins que moi d'occasion,
Et plus d'étrange (5) et forte passion.
Et gardez vous d'être plus malheureuses.

Louise Labé, Sonnets (XXIV), 1555.


1.  Ne reprenez : ne me blâmez pas.
2. Travaux : supplices.
3. ... d’un Vulcan excuser :« Sans que vous ayez l’excuse d’être la femme d’un Vulcain. ». Vénus la déesse de l’amour avait été mariée à Vulcain, le plus laid des Dieux. Elle l’avait trompé avec Mars, le dieu de la guerre.
4.   … Adonis accuser : « Sans que vous puissiez accuser la beauté de votre amant, comparable à celle d’adonis », d’être responsable de votre faute.
5. Etrange : aliénante.


Tant que mes yeux pourront larmes épandre... (Louise Labé)

Hopper, "Automat", 1927.

Tant que mes yeux pourront larmes épandre (1),
À l'heur(2) passé avec toi regretter :
Et qu'aux sanglots et soupirs résister
Pourra ma voix, et un peu faire entendre :

Tant que ma main pourra les cordes tendre
Du mignard (3) Luth, pour tes grâces chanter :
Tant que l'esprit se voudra contenter
De ne vouloir rien fors (4) que toi comprendre (5) :

Je ne souhaite encore point mourir.
Mais quand mes yeux je sentirai tarir,
Ma voix cassée, et ma main impuissante,

Et mon esprit en ce mortel séjour
Ne pouvant plus montrer signe d'amante :
Prierai la Mort noircir mon plus clair jour.

Louise Labé, Sonnets (XIV), 1555.

1. Epandre : répandre.
2. L’heur : le bonheur ; comprendre « A regretter le bonheur passé avec toi ».
3. Mignard : gracieux, délicat.
4. Fors : sauf, excepté.
5. Comprendre : contenir.

Je vis, je meurs... (Louise Labé)

Waterhouse, "The blue necklace", 1899.

Je vis, je meurs : je me brûle et me noie.
J'ai chaud extrême (1) en endurant froidure :
La vie m'est et trop molle (2) et trop dure.
J'ai grands ennuis (3) entremêlés de joie :

Tout à un coup (4) je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief (5) tourment j'endure :
Mon bien (6) s'en va, et à jamais il dure :
Tout en un coup (7) je sèche et je verdoie.

Ainsi Amour inconstamment me mène :
Et quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.

Puis quand je crois ma joie être certaine,
Et être au haut de mon désiré heur (8),
Il me remet en mon premier malheur.
Louise Labé, Sonnets (VIII), 1555.


1. Extrême : adverbe, équivalent de « très » ou « extrêmement »
2. Molle : douce.
3. Ennuis : peines, chagrins.
4. Tout à un coup : au même instant.
5. Grief : adjectif, grave.
6. Mon bien : Comprendre mon « mon bonheur ».
7. Tout en un coup : dans un même mouvement.
8. Mon désiré heur : le bonheur auquel je prétends, j’aspire.


"O beaux yeux bruns, ô regards détournés..." (Louise Labé)

Buste de femme, médaillon viennois du XVIe siècle.

O beaux yeux bruns, ô regards détournés
O chauds soupirs, ô larmes épandues,
O noires nuits vainement attendues,
O jours luisants vainement retournés :

O tristes pleins, ô désirs obstinés,
O temps perdu, ô peines dépendues,
O mille morts en mille rets tendues,
O pires maux contre moi destinés.

O ris, ô front, cheveux, bras, mains et doigts :
O luth plaintif, viole, archet et voix :
Tant de flambeaux pour ardre une femmelle !

De toi me plains, que tant de feux portant,
En tant d'endroits d'iceux mon cœur tâtant,
N'en est sur toi volé quelque étincelle.

Louise Labé, Sonnets (II), 1555.

1. Epandues : répandues.
2. Retournés : revenus.
3. Pleins : plaintes.
4. Dépendues : gaspillées, perdues.
5. Contre moi destinés : comprendre, « qui me sont adressés, destinés ».
6. Ris : rires.
7. Ardre : brûler.
8. Femmelle : femme.
9. Tâtant : touchant. Comprendre : « Je me plains de ce que tant de feux ayant touché mon cœur en tant d’endroits… »
10. N’en est sur toi volé : Forme impersonnelle, « Il n’en est volé sur toi… »