lundi 23 août 2021

"Il se disait dans son cachot : ..." (René Daumal)

Il se disait dans son cachot : 
 « Jusqu'ici je n'ai fait que des chansons pour amuser. 
» Ce sera mon premier et mon dernier poème. 
» Je leur dirai Prenez ces paroles, qu'elles ne soient pas une graine perdue ! Couvez mes paroles, faites-les croître, faites les parler ! 
» Mais que leur dirai-je ensuite ? 
» Je n'ai qu'un mot à dire, un mot simple comme la foudre. 
» Un mot qui me gonfle le cœur, un mot qui me monte à la gorge, un mot qui tourne dans ma tête comme un lion en cage. 
» Ce n'est pas une parole de paix. Ce n'est pas une parole facile à entendre. Mais elle doit mener à la paix, mais elle doit rendre toute chose facile à entendre, pourvu qu'on la prenne comme la terre reçoit la graine et la nourrit en la tuant. 
» Quand je serai pourri, dans quelques jours, que de ma pourriture sorte un arbre à paroles. Non pas des paroles de paix, non pas des paroles faciles à entendre, mais des paroles de vérité. 
René Daumal, Les dernières paroles du poète, 1936.

Toi qui t'es oublié dans ce tombeau mouvant (René Daumal)

Shawn Dulaney, Upper air, 2019.

Toi qui t'es oublié dans ce tombeau mouvant, 
c'est à moi que je parle et mon double me tue, 
dans l'air statue de sel et dans l'eau bulle, 
lorsque le ciel sera mêlé à l'océan, 
le sel dans l'eau partout sans membres distingués 
et sans cœur et sans nom, étendu — est-ce moi ? 
est-ce toi, la bulle à l'air rendue 
sans sa peau d'argent ? 
Une voix dernière, la nôtre, 
pour vider toutes les larmes d'un seul coup, 
et ni moi ni toi, attention : 
LA BOUCHE AURA MANGÉ L'OREILLE. LA VOIX VERRA. 

René Daumal, Le Contre-Ciel, 1936.

Colloque (Milosz)

K. Winslow, Mountainview Cemetery in Cambridge, Vermont, XXe.


Mes lèvres sont rouges comme le soir qui descend
Sur l'eau d'automne où se mirent des arbres de flamme
- Un vieux vautour a fait son nid d'exil dans mon âme,
Un vieux vautour qui n'aime que la couleur du sang.

Regarde en mes yeux, suavement mourir l'été !
Mon coeur est l'écho de la chère chanson pâlie...
- J'ai cloué la crapaud dégoût au front de la Vie ;
Un hibou dort dans le buste creux de la Beauté.

Laisse tièdement couler sur ta chaire en langueur
Le fleuve d'or balsamique de ma chevelure!
- Sous la rousseur hideuse et chaude de l'herbe mûre
Disparaissent les tombeaux de ceux qu'aima mon coeur!

O.V. Milosz, Le Poème des décadences, 1899.



Solitude (Miloscz)

 

Constance-Marie Charpentier, Mélancolie, 1801.

Je me suis réveillé sous l'azur de l'absence

Dans l'immense midi de la mélancolie.

L'ortie des murs croulants boit le soleil des morts.

Silence.

 

Où m'avez-vous conduit, Mère aveugle, ô ma vie ?

Dans quel enfer du souvenir où l'herbe pense,

Où l'océan des temps cherche à tâtons ses bords ?

Silence.

 

Echo du précipice, appelle-moi ! Démence,

Trempe tes jaunes fleurs dans la source où je bois,

Mais que les jours passés se détachent de moi !

Silence.

 

Vous qui m'avez créé, vous qui m'avez frappé,

Vous vers qui l'aloès[1], cœur des gouffres, s'élance,

Père ! à vos pieds meurtris trouverai-je la paix?

Silence.

O. V. de L. Milosz, Autres poémes, 1917


[1] Aloès : Plante exotique, symbole du renouvellement de la vie.

Chanson d’automne (Milosz)

 

Corot, Ville d'Avray, 1880.

Écoutez la voix du vent dans la nuit,

la vieille voix du vent, la lugubre voix du vent,

malédiction des morts, berceuse des vivants…

Écoutez la voix du vent.

Il n’y a plus de feuilles, il n’y a plus de fruits

dans les vergers détruits.

Les souvenirs sont moins que rien, les espoirs sont très loin.

Écoutez la voix du vent.

 

Toutes vos tristesses, ô ma Dolente[1], sont vaines.

L’implacable oubli neige sinistrement

sur les tombes des amis et des amants…

Écoutez la voix du vent.

Les lambeaux de l’été suivent le vent de la plaine ; tous vos souvenirs, toutes vos peines

se disperseront dans la tempête muette du Temps.

Écoutez la voix du vent.

 

Elle est à vous, pour un moment, la sonatine[2]

des jours défunts, des nuits d’antan…

Oubliez-la, elle a vécu, elle est bien loin.

Écoutez la voix du vent.

Nous irons rêver, demain, sur les ruines

d’Aujourd’hui ; préparons les paroles chagrines

du regret qui ment quotidiennement.

Écoutons la voix du vent.

O. V. de L. Milosz, Le Poème des décadences, 1899



[1] Dolente : adj. utilisé comme nom, qui se trouve plongé dans la souffrance.

[2] Sonatine : pièce de musique aisée à jouer

Quatrains (Francis Jammes)

Portrait d’Anne Francis Jammes

Tu n’es qu’une hésitation, 
Quelque chose comme un rayon 
De soleil pâle, quelque chose 
Comme un air bleu sur une rose. 

 La Cloche de la Bastide-Clairence 

Lorsque, dans un silence aussi grand que la mort, 
Parmi ces monts perdus où sont de rares granges 
L’annonciation sonna, du vent du nord, 
La cime de mon cœur se courba comme l’ange. 

Antigone 

Ma fille aînée, ô compagne 
De ma médiocrité, 
Tu me cueilles en été 
Des lauriers sur la montagne. 

 Francis Jammes, Le deuxième livre des quatrains, 1923.

La paix est dans le bois… (Francis Jammes)

Renoir, Dans les bois, 1880.

La paix est dans le bois silencieux et sur 
les feuilles en sabre qui coupent l’eau qui coule, 
l’eau reflète, comme en un sommeil, l’azur 
pur qui se pose à la pointe dorée des mousses. 

Je me suis assis au pied d’un chêne noir 
et j’ai laissé tomber ma pensée. Une grive 
se posait haut. C’était tout. Et la vie, 
dans ce silence, était magnifique, tendre et grave. 

Pendant que ma chienne et mon chien fixaient une mouche 
qui volait et qu’ils auraient voulu happer, 
je faisais moins de cas de ma douleur et laissais
la résignation calmer tristement mon âme. 

Francis Jammes, De l’Angélus de l’aube à l’Angélus du soir, 1897.