dimanche 9 juin 2019

Il me paraît l'égal des dieux... (Sappho)

Sappho (détail), Gharles-Auguste Mengin, 1877.

Les poèmes de Louise Labé font écho aux fragments de Sappho dont la poétesse lyonnaise connaissait très probablement l'existence grâce au cercle de Maurice Scève et de ses amis.

Il me paraît égal aux dieux, l’homme qui, assis en face de toi écoute ta douce voix et ton rire charmeur qui affole mon cœur. 
Moi, à ta vue, je reste sans voix, ma langue se brise, la fièvre me brûle, mes yeux se brouillent, mes oreilles bourdonnent, je sue,  je frissonne, je verdis, je crois mourir
Sappho, Le Désir, trad. de F. Vervier, Mille et une nuits, 1993.
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dimanche 30 décembre 2018

Soleils couchants (Verlaine)

Maslowski, Lune au couchant, 1884.
Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon coeur qui s'oublie
Aux soleils couchants.
Et d'étranges rêves,
Comme des soleils
Couchants, sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
A de grands soleils
Couchants sur les grèves.

Verlaine, Poèmes saturniens, 1866.

samedi 22 décembre 2018

Je me ferai savant ... (Du Bellay)

Du Bellay par Jean Cousin
Je me ferai savant en la philosophie,
En la mathématique, et médecine aussi :
Je me ferai légiste (1), et d’un plus haut souci
Apprendrai les secrets de la théologie (2) :

Du luth et du pinceau j’ébatterai (3) ma vie,
De l’escrime et du bal : je discourais ainsi,
Et me vantais en moi d’apprendre tout ceci,
Quand je changeai la France au (4) séjour d’Italie.

Ô beaux discours humains ! Je suis venu si loin,
Pour m’enrichir d’ennui, de vieillesse, et de soin ,
Et perdre en voyageant le meilleur de mon âge.

Ainsi le marinier souvent pour tout trésor
Rapporte des harengs en lieu de lingots d’or,
Ayant fait, comme moi, un malheureux voyage.

 Du Bellay, Les Regrets, 1558. 

 1. Légiste : spécialiste de la loi. 2. Théologie : étude des questions religieuses. 3. Ebattre : divertir, amuser. 4. Au : pour. 5. Soin : souci.

Heureux qui, comme Ulysse... (Du Bellay)

Ruines de la maison natale de Du Bellay,
La Turmelière, en Anjou.

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau (1) voyage,
Ou comme cestui-là (2) qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage (3) et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos (4) de ma pauvre maison,
Qui m’est une province (5), et beaucoup d’avantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux ;
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine,

Plus mon Loire (6) Gaulois, que le Tibre Latin,
Plus mon petit Liré (7), que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la douceur Angevine.

Du Bellay, Les Regrets, 1558.

1. Beau : exemplaire, héroïque. 2. Cestui-là : celui-là. 3. Usage : expérience, sagesse. 4. Clos : l’enclos, le jardin. 5. Province : royaume, par métonymie. 6. Loire : le mot est masculin, en référence au latin. 7. Liré : village natal de Du Bellay. 

Pour un commentaire du poème : http://saintjo22.blogspot.com/2018/12/analyse-lineaire-de-heureux-qui-comme.html

Si nôtre vie est moins qu’une journée (Du Bellay)

Platon et Aristote (Détail de "L'école
d'Athènes" de Raphaël, 1512)

Si nôtre vie est moins qu’une journée
En l’éternel (1), si l’an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,

Que songes-tu mon âme emprisonnée (2) ?
Pourquoi te plaît l’obscur de nôtre jour,
Si pour voler en un plus clair séjour (3),
Tu as au dos l’aile bien empennée (4) ?

Là, est le bien que tout esprit désire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là, est l’amour, là, le plaisir encore.

Là, ô mon âme au plus haut ciel guidée !
Tu y pourras reconnaître l’Idée
De la beauté, qu’en ce monde j’adore.

 Du Bellay, L’Olive, 1549. 

 1. En l’éternel : dans l’éternité. 2. L’âme emprisonnée : l’âme prisonnière du corps. 3. Un plus clair séjour : le monde des idées de Platon. 4. Empennée : dotée pourvue de plumes, les « ailes de l’âme », toujours selon Platon.

vendredi 14 décembre 2018

Quand vous serez bien vieille... (Du Bellay)

Quand vous serez bien vieille, au soir à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant (1) et filant (2),
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant,
Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.

Lors (3) vous n'aurez servante oyant (4) telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et fantôme sans os :
Par les ombres Myrtheux (5) je prendrai mon repos.
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour, et votre fier (6) dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain :
Cueillez dés aujourd'hui les roses de la vie.

 Ronsard, Sonnets pour Hélène, 1578. 

1. Dévider : dérouler le fil qui se trouve sur le fuseau. 
2. Filer : transformer en fil, éventuellement tisser. 
3. Lors : Alors. 
4. Oyant : Entendant. 
5. Myrteux : s’accorde avec ombres (masculin). Le myrte est un arbre à feuilles persistantes, la tradition latine le consacrait à Venus, déesse de l’amour. 
6. Fier : cruel.

Te regardant assise auprès de ta cousine… (Ronsard)

Botticelli, "Lettres d'ivoire", détail
Te regardant assise auprès de ta cousine,
Belle comme une Aurore, et toi comme un Soleil,
Je pensai voir deux fleurs d'un même teint pareil,
Croissantes en beauté sur la rive voisine,

La chaste, sainte, belle et unique Angevine,
Vite comme un éclair, sur moi jeta son œil :
Toi comme paresseuse, et pleine de sommeil,
D'un seul petit regard tu ne m'estimas digne.

Tu t'entretenais seule au visage abaissé,
Pensive tout à toi, n'aimant rien que toi-même,
Dédaignant un chacun d'un sourcil ramassé (1),

Comme une qui ne veut qu'on la cherche ou qu'on l'aime
J'eus peur de ton silence, et m'en-allai tout blême,
Craignant que mon salut n'eût ton œil offensé.

 Ronsard, Sonnets pour Hélène, 1578. 

 1. Ramassé :Replié.